Depuis qu’il a commencé, au début de la dernière décennie, à publier sur le web sa série illustrée Malvados (Méchants), le carioca André Dahmer, 35 ans, est devenu synonyme du pessimisme contemporain. Dessinées avec une apparente simplicité, trois petites vignettes suffisent à résumer les malheurs de la société brésilienne. Violence, chômage, drogues, culte du corps, compétition effrénée, faillite des idéologies, rien échappe au nihilisme incorrigible de Dahmer.
Par Bolívar Torres
Photos: Marcelo Camelo
Publiés dans certains des journaux les plus importants du pays (comme les quotidiens Jornal do Brasil et Folha de S. Paulo), ses strips ont gagné les librairies avec quatre anthologies: Malvados vol. 1 et 2 (Méchants, en 2005 et 2007), O livro negro de André Dahmer (Le livre noir d’André Dahmer, 2006), et A cabeça é a ilha (La tête, c’est l’île, 2009).
Marque de fabrique de son auteur, les Malvados sont deux êtres en forme de tournesol (d’où leur surnom, “les fleurs du mal”): Malvadinho (petit méchant), qui souffre et est souvent idéaliste; et Malvadão (grand méchant), responsable des phrases les plus insensibles et les plus déchirantes. L’univers de Dahmer ne se limite pourtant pas à ces deux personnages. Il a aussi crée plusieurs autres séries au caractère sombre, comme “Cité de la peur” (sur la violence urbaine) et “Emir Saad” (le dictateur sadique d’un royaume fictif nommé Zininguistão), entre autres.
Ceux qui plongent dans l’ univers amer de ses strips n’en sortent pas indemnes . Dahmer est souvent vu par le public comme une figure desenchantée. Un journaliste l’a un jour defini comme “le dessinateur qui ne rit jamais”. Étiquette que Dahmer lui-même cherche à corriger.

“Je n’aime pas ces définitions exagérées”, se plaint-il. “Les gens pensent que je suis amer, pessimiste, mais ça ne correspond du tout à la réalité. Je suis un gars optimiste, qui aime la vie, qui aime voir le soleil au lever du jour… Mais, il faut bien le dire, la vie n’est pas non plus si merveilleuse”.
Si l’humour noir de Dahmer (photo à droite) se présente comme une nouveauté pour les Brésiliens, c’est tout d’ abord parce qu’il sert de contrepoint à une culture traditionnellement abrutie d’optimisme. Ainsi, le lecteur qui ouvre son journal le matin en y cherchant l’esprit confiant, positif et plein d’espoir inconditionnel qui contamine son pays, peut être sûr d’une chose: le dessinateur n’ est pas là pour égayer sa journée.
Pour Dahmer, il est temps de déconstruire le discours de tous ceux qui nous promettent le meilleur des mondes. Il met le doigt sur les blessures brésiliennes pour montrer l’apartheid social, les inégalités, l’indifférence et le matérialisme des élites.
“Aujourd’ hui, il est interdit d’être malheureux”, juge-t-il. “Mais le malheur est une condition de la vie, c’est impossible de l’ignorer”.
Ses dessins sont incisifs et économiques, très peu descriptifs. Misant surtout sur le symbolique, ils représentent la cruauté de ces lieux “où tout ce qui respire est violent” et où l’on peut “respirer de l’oxyde de carbone parmi les enfants des rues affamés”.
Le contraste entre la brusquerie des dialogues et les formes douces des tournesols est effrayant. De la bouche de ces mignonnes créatures sortent des constats lancinants sur la cruauté humaine: “Les cornes sont la médaille d’honneur des femmes qui s’obstinent à croire à l’amour”; “Je ne suis pas seul, j’ai mes dettes”; “La solidarité ne va pas mettre trois voitures dans mon garage” ou encore: “Tu crois à la vie. Ce n’est pas très heureux de ta part”.

Tout aussi politique, A cabeça é a ilha, la dernière anthologie de l’auteur, est dédiée aux malheureux qui “vivent seuls au milieu de la foule”. Oubliés par le train de la société, les personages souffrent d’un isolement inexorable, plongés dans l’alcool, les pulsions suicidaires et la pornographie virtuelle.
C’est le cas de la laide et naïve Sarinha, “l’abandon sous forme de jeune fille”, maltraitée par les hommes et incrédule face à la vie, “ce chewing-gum qui perd peu à peu son goût”. C’est aussi le cas d’Ulisses, l’anti-héros abandonné dans un long hiver de solitude. Errant seul au milieu d’un désert de glace, il est obsédé par la femme qui l’a fui. Après avoir enfin trouvé un igloo au milieu dunéant, il décide de s’y installer pour se masturber jusqu’à la mort. “Et je vais commencer par les grands thèmes de l’imaginaire masculin: japonaises bâillonnées, collégiennes battues… et armes automatiques”, annonce-t-il.
Dahmer plonge jusqu’aux plus obscurs recoins du capitalisme et nous en rapporte des nouvelles d’une culture faite de pilules, de consommation à outrance et de comédies romantiques. L’individualisme fait loi, l’amour est un rêve impossible – et les drogues sont le seul refuge des délaissés. Dans leur délire, ils entendent l’alcool et les seringues leur parler. La bouteille à la main et les larmes aux yeux, consumé par son inadéquation sociale, un tournesol s’exclame: “Si j’appartiens à une autre planète, je veux y retourner”. Et sa bouteille lui répond : “Viens, le vaisseau est dans le prochain bar.”
“Nous vivons l’enfer à Rio”, confirme Dahmer. “Je ne sais pas si c’est à cause des drogues ou à cause de leur interdiction”.
