
Connu surtout pour son oeuvre théâtrale, Nelson Rodrigues (photo) n’est pas seulement le plus important dramaturgue brésilien : il a excellé également dans la prose avec les Confissões, une série de chroniques aussi drôle que dérangeante, publiée quotidiennement entre 1960 et 1980, et qui lui a valu autant d’ennemis que pour ses pièces. Longtemps oubliée, sa prose réapparait tout en fraîcheur dans une étude de l’écrivain Luís Augusto Fischer, qui compare les confessions rodriguéennes à la franchise des essais de Michel de Montaigne. Retour aux temps du vieux «Réactionnaire».
Par Bolívar Torres
En France, les lecteurs familiarisés avec l’oeuvre de l’écrivain brésilien Nelson Rodrigues ont, comme référence, ses pièces, dont certaines d’entre elles ont déjà été publiées et mises en scène en terres françaises, comme Robe de mariée, Album de famille et Le baiser de l’asphalte; de complexes explorations de la psychologie humaine, inspirées par les thèmes tabous de la civilisation, comme l’inceste, le meurtre ou le viol. Il en va de même dans son pays d’origine : ses tragédies cariocas le placent comme “de loin, le plus grand poète dramatique jamais paru dans notre littérature” (selon l’inconstestable Manoel Bandeira), mais sa prose reste, malgré sa qualité, beaucoup moins lue et peu étudiée.
Depuis quelques années pourtant, sa série de chroniques nommée As confissões (Les confessions), écrite quotidienement pour les journaux O globo, Jornal do Brasil e A última hora, dans les années 60 et 70, commence peu a peu à sortir des limbes. Par son travail quotidien dans la presse, Nelson, fils d’un propriétaire de journal ruiné par la dictature de Getúlio Vargas, a pu trouver un moyen d’expression direct, avec lequel il connut autant de polémiques que dans son activité théâtrale.
Après la republication en cinq anthologies par la main du journaliste Ruy Castro, elle est remise en valeur dans des nouvelles études, comme celle du professeur et écrivain Luís Augusto Fischer. Avec Inteligencia com dor, Nelson Rodrigues ensaísta (Intelligence avec douleur, Nelson Rodrigues essayste), Fischer fait une défense passionnée des Confissões. Sa thèse est osée: les chroniques de Nelson seraient non seulement les meilleures contributions pour le genre (tant admiré par les brésiliens, et representé surtout par Paulo Mendes Campos et Rubem Braga), mais elles dépasseraient son domaine, entrant dans les rigueurs de l’essai. Ce qui confirmerait Nelson comme le plus important essayste brésillien – et, mieux encore: le Michel de Montaigne des Tropiques.
“Je ne pense pas que les Confissões appartiennent exclusivement au domaine de la chronique” dit Fischer (photo à gauche). “Bien sûr, Nelson est un excellent chroniqueur, parmi les meilleurs, mais il est au delà. Les Confissões pourraient être, à mon avis, mieux analysées si elles étaient lues comme un essai, un genre qui a plus de permanence, à la différence de la chronique qui se concentre dans l’immédiat.
À première vue, l’approche entre Nelson et Montaigne peut paraître curieuse, mais gagne du sens au long du l’étude de Fischer. Ainsi comme les Éssais de l’auteur français, les textes du brésillien découlent d’un doulereux auto-examen, un courage pour s’exposer avec humour et une mordante ironie. Tous les jours, le polémique Nelson se montrait à nu, partageant avec les lecteurs ses doutes, ses craintes et ses douleurs (sa vie est faite d’innombrables tragédies, qui vont de l’assassinat de son frère à l’enlèvement et la torture de son fils par le régime militaire). Sans pudeur, il avouait ses propres moments de mesquinerie, d’égoisme et d’embarras.
Mais les confessions du chroniqueur/essayste devoilaient, surtout, des idées manifestement en désaccord avec celles de son temps. En critiquant les valeurs sûres des progressistes, à voir l’emancipation féminine, la pillule, le matérialisme marxiste ou le tartufisme des élites, Nelson commença une dispute historique avec toute l’hégémonie culturelle d’alors. Scandalisant artistes et intellectuels, il endossa la figure caricaturale du « réactionnaire » – un homme qui voyait mourir ses valeurs.
“Il faut relativiser l’importance du conservatisme de Nelson”, dit Fischer. “C’est seulement un des aspects de son oeuvre. Nelson était un observateur sans égal des choses qui se passaient autour de lui. Aucun intellectuel, à gauche ou à droite, a réussi à diagnostiquer son temps avec autant de sophistication”.
Les Confissões furent un nouveau coup dur pour l’image publique de Nelson (photo à droite). À l’époque, le Brésil se trouvait divisé entre une élite politique conservatrice, formé par les militaires, et une élite culturelle d’opposition, formée par des artistes et intellectuels de gauche. Les premiers étaient gênés par les thèmes « obscènes » du dramaturgue, alors que les seconds lui reprochaient ses idées anti-marxistes. En temps de polarisation et de prosélitisme, Nelson voulut affirmer son individualité – et se retrouva isolé, chassé par le simplisme et partidarisme dominants.
Il s’opposa à la massification, attaqua les multitudes, les unanimités (« toute unanimité est bête » est une de ses plus célèbres aphorismes) et les avantages numériques – reflets de l’industrialisation et urbanisation du pays, mais aussi de l’idée de collectivisation qui s’épanouit dans l’art brésillien des années 60, influencée par le Jdanovisme soviétique. Anachronique assumé, Nelson dévia de l’esprit dominant en célébrant la figure du vieux dans un monde ébloui par la jeunesse.
Selon Fischer, ce sont ses tensions là qui donnent aux chroniques la potence littéraire suffisante pour les inscrire dans la famille de l’essai.
“Ce courage de se mettre à nu prend ses distances avec l’abordage plus exigu et lyrique des chroniqueurs référenciels comme Rubem Braga”, dit Fischer. “En se plaçant comme un anachronique, un vieux dans un monde qui applaudit la jeunesse, ou un solitaire dans une société de masses, il revendique d’être vu comme un être pensant. Aujourd’hui, en dépassant la figure caricaturale du réactionnaire, nous pourrons mieux voir cette requête, qui est propre à l’essayste. Nelson a dû faire un auto-examen public parce que le bon essayste écrit pour apprendre sur soi-même.
