La nouvelissime littérature (1)

nullComme dans l’ironique poème-manifeste de Bruna Beber (photo), une génération de poètes brésiliens commence à établir une approche différente de la poésie et de son public. À l’aide des outils du web, ils donnent un souffle nouveau à la production poétique et s’affranchissent définitivement avec les ghettos littéraires. Euphorie désenchantée, mélancolie retenue et vertiges de jeunesse: une série de portraits de la nouvelle poésie brésilienne.

Par Bolívar Torres

Dans A novíssima literatura (La nouvellissime littérature), poème de son livre A fila sem fim dos demônios descontentes (La file infinie des démons mécontents), de 2007, la poètesse carioca Bruna Beber, alors une révélation du web, se moquait de la consacration canonique, résumant ainsi ses ambitions littéraires:

Tu veux un jour
être étudié,
dans une salle quelquonque
par une classe de mômes
qui se moqueront de tes fringues aujourd’hui modernes
et diront que ce que tu as écris
est super chiant
et feront des petits cornes à ta photo
et des points d’interrogation

À quoi bon s’enfermer dans sa chambre à chercher la grande épopée de ce siècle? se demandait la jeune poète, préférant l’hédonisme sans engagements aux souffrances de la création:

Je voudrais mourrir avant
en mangeant des caramels
étrange passion de Hitler
les caramels.

Deux ans après la publication de ce dérisoire manifeste, Bruna a pourtant participé à une anthologie de poésie contemporaine qui, par ironie du destin, a fini dans les programmes scolaires. Au contraire de ce qu’elle imaginait, la poète est devenue sujet de cours. Seulement voilà: Bruna est une artiste de la génération internet. Grâce au web, sa relation avec la « classe de mômes » s’est donnée dans un contexte très différent de celui imaginé dans le poème.

« L’autre jour, j’ai reçu un mail d’un garçon de 15 ans qui m’avait lue au lycée », se rappelle Bruna. « Sa prof a utilisé un de mes poèmes pour une leçon. Il l’a bien aimé, alors il m’a écrit en me disant qu’il cherchait d’autres poèmes sur mon blog. C’est le genre de dialogue qui ne se serait jamais produit quand j’étais à l’école, et que je devais étudier des auteurs déjà morts, sans rien y comprendre. Aujourd’hui, on étudie les artistes de leur vivant et grâce à internet on accompagne chaque jour ce qu’ils font à present ».

S’il fallait décrire l’esprit de cette «nouvelissime littérature», il serait indispensable de mentionner les chemins tracés par le web. Utilisant les nouveaux médias, la génération de poètes qui émerge après le boom internet en finit avec l’image de l’écrivain isolé et inaccessible. Ils établissent surtout avec leurs lecteurs, comme l’a bien dit Bruna, une relation d’échange constante, facilitée par les réseaux sociaux. Ils publient leurs poèmes, mais aussi ceux de leurs collègues, créant des liens et donnant un nouveau souffle à leur production.

Dans un pays où les vers sont rares dans les librairies et où les livres du genre se vendent mal, la vision fermé du ghetto – la poésie confinée aux universités et centres culturels – meurt peu à peu par la main de ses jeunes artistes, qui n’ont plus besoin d’avoir leurs livres sur des etagères pour « exister».

A partir de cette semaine, Brasilianas commence une série de portraits de quelques représentants de la nouvelle génération de la poésie brésilienne.

null I) Bruna Beber

Bruna est née à São João do Meriti, une lointaine banlieu de Rio de Janeiro, dans une famille fascinée par la musique. Elle a grandi au son des différents genres musicaux qui jouaient sur le phonographe de ses parents, de la samba traditionnelle à la chanson “brega”, representée par des gens comme Benito de Paula. Aujourd’hui, elle se dit influencé par des gens comme Tom Waits, Tim Maia ou Neil Young. Mais s’il y a une sonorité qui pourrait definir sa poésie, c’est dans l’esprit ambigu de la bossa nova qu’il faut chercher.

Les vers de Bruna reproduisent, en version 2000, cette espèce de « douleur joyeuse » tant chantée par Vinicius de Moraes durant la période dorée de la culture et du development économique du pays. Quelque part entre la tristesse blasée et les jubilations fugitives, ils trouvent leur meilleure expression avec son second recueil de poèmes, Balés (Ballets), portrait doux-amer d’une jeunesse qui a tourné le dos aux grands projets de vie.

Classés par noms de mois, lieux (rues, galeries, villes), objets féminins (broches, boite à bijoux) ou « objets qui entourent l’air » (hélice, parachutes, ballons dirigeables), les poèmes s’utilisent de toute essentialité et économie verbale pour traduire la philosophie des sans-engagements.

Ici, les devoirs sociaux laissent place aux inconséquences d’un flirt. Dans les vers de Janvier, la poète se perd en suivant les jupes d’une demoiselle dans les rues; et alors s’oublie, s’abandonne, pour ne se concentrer que sur cet instant détaché où le monde et la vie « se résument à une architecture démolie/ par une passion à première vue ».

L’irresponsabilité s’impose. Tandis que Rifa (Loterie) se moque du désir de tout controler (pourquoi faire des plans à l’avance, si on ne sait même pas « ce qu’on a mangé la veille »?), le poème Barão offre une apologie charmante de la paresse: plutôt que travailler, mieux vaut se trouver sous les couvertures de quelqu’un ».

Avec Bruna, la perplexité de l’existence ne donne pas lieu à des théories, mais plutôt à une euphorie désanchantée, qui parait se dissoudre dans l’air. Un sentiment ambigu, égrainé tout au long du livre et synthétisé par les mots de l’écrivain Mario de Andrade, que la poète a choisi comme épigraphe: « Et ils disent que les polichinelles sont heureux! »

null

« C’est drôle, je finissais de corriger Balés quand je suis tombé sur le livre de Mario de Andrade, qui résumait l’esprit de mon livre: l’obligation de la joie qui s’oppose aux moments tristes de la vie », se rappelle Bruna. « C’est pour ça que mes poèmes évoquent cette mélancolie retenue ».

A fila sem fim dos demônios descontentes, de Bruna Beber. Editeur: 7Letras. 64 pages

Balés, de Bruna Beber. Editeur: Língua Geral. 56 pages

Prochains articles de la série: Ismar Tirelli Neto et Alice Sant’anna

Laisser un commentaire

Classé dans Poésie

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s