
Deux noms à retenir: Alice Sant’anna et Ismar Tirelli Neto (photo). Dans leurs premières publications, les deux poètes cariocas chantent les dilemmes contemporains. Hantés par la mélancolie d’un temps non-vécu, entraînés par le rythme effrené des métropoles, ils mettent en scène un univers éthéré, à mi-chemin entre la douceur introspective et l’auto-dérision féroce.
Par Bolívar Torres
II) Alice Sant’Anna
Elle n’avait pas encore fini d’écrire son premier recueil de poèmes qu’elle se faisait déjà connaître. À 20 ans, Alice participe à quelques lectures publiques au CEP 20000 (traditionnel grenier d’artistes de Rio de Janeiro), et publie sans souci quelques poèmes sur un blog dont le titre, “Pour que ça ne reste pas au tiroir”, résume ses modestes prétentions.
Ses vers, pourtant, connaissent une bonne réputation. Sorti enfin en 2008, son livre Dobradura est élu, par les lecteurs du périodique Jornal do Brasil, en tant que meilleure publication de l’année, confirmant ainsi les atteintes du public.
La poésie d’Alice conquiert par sa simplicité. Dans le territoire sauvage de la scène littéraire brésilienne, où il est de bon ton de crier pour se faire entendre, ses vers chuchotent, fuyant tout trucage ou effets tapageurs. Son chant introspectif, tendre et intimiste se confronte aux rudesses du flux urbain – cette respiration étrange et accélerée.
Alice (photo à gauche) chante le vertige d’être jeune dans une grande ville. Dans cet espace d’accumulation et d’écho, synthèse du mouvement constant et des multiples possibilités, tout est passager, éphémère. Comme un defilé de sensations, les images se succèdent en un ton monocorde et l’émotion apparaît sans prévenir, sous la figure simple d’un fruit, d’une montre, d’un tableau non encadré, ou d’un souvenir d’enfance inespéré. À la fin, reste l’angoisse discrète d’un temps qui nous fuit, accouplée aux dilemmes de jeunesse : instabilité, désordre et innocence – mais aussi tendresse, espoir et apprentissage.
“La ville est une chose incroyable”, dit la poète, qui vit actuellement à Paris. “La manière dont elle respire et se renouvelle. Il y a en plus cette possibilité d’échange. On observe, on est observé… Les vies se mêlent, ça devient une pagaille. Et j’adore cette pagaille”.
Stylo et bloc-notes à la main, la poètesse a, non par hasard, l’habitude d’écrire dans l’autobus, en circulant dans les rues. Son poème Estação da Carioca, sur la station du centre de Rio, a inspiré une vídeo experimentale, produite par Jô Serfaty. Son prochain projet est justement une espèce de cartographie affective de Rio de Janeiro, qui dressera un portrait poétique des quartiers de la ville.
III) Ismar Tirelli Neto
De l’humour. Voilà un ingrédient peu récurrent dans la poésie brésilienne. Avec son premier livre, Synchronoscopio (Synchronoscope), Ismar Tirelli Neto nous offre la juste dose de burlesque qui nous manquait. Auto-dérisoire, le poète se dépeint comme une figure déplacée, qui circule maladroitement dans un monde hostile, où se multiplient les déceptions et les désillusions. Ses poèmes s’enchainent comme des gags tragi-comiques. L’hilarant Ansiedades quanto a uma academia (Angoisses quant à une académie), par exemple, est le récit d’un cours de natation raté, mettant en scène toute une gamme d’embarras : collègues de cours septuagénaires et phobiques; professeurs qui essaient de créer, dans une ambiance artificielle et professionelle, une fausse relation chaleureuse… La tension grandit à chaque vers et trouve dans tous les détails un potentiel de contrainte.
L’auteur s’expose au ridicule, et sa propre “méthode” lui fait peur (“Ce poème m’embarrasse horriblement”, écrit-il dans O homem mais velho – L’homme plus vieux). Mais son option pour le comique n’est pas un effet tapageur, “m’as-tu-vu”. Elle se justifie plutôt comme un dispositif littéraire et viventiel : satirique, oui; râleur, peut-être; mélancolique, parfois; mais jamais pessimiste. C’est, avant tout, une forme généreuse d’approximation. Pour Ismar, nous sommes tous dans la même galère (ou “académie de natation”). Nous sommes des êtres ridicules et c’est tant mieux.
“Je n’aime pas les gens trop sérieux”, explique Ismar. “Je vois l’humour comme un système de compensation et un mécanisme de défense contre le monde – ‘le silence de Dieu’ dirait le vieux Bergman. Et aussi comme une ouverture, une fenêtre, une invitation. Ce n’est pas, bien sûr, une tentative de racheter le monde, mais plutôt une nécessité de le saisir… Une manière de se positionner, pour ainsi dire. Et je ne vois pas d’autre issue, car je suis un alarmiste assumé”.
Ismar a un parcours curieux. En 1995, alors qu’il avait onze ans, il a connu son quart d’heure de célébrité, mais d’une manière, il faut l’avouer, bizarre et déprimante. Espèce d’encyclopédie vivante, il se présente dans des émissions de télé et prouve qu’il connait par coeur le nom de tous les acteurs, réalisateurs et films de l’âge d’or du cinéma. Invité au plus célèbre talk show brésilien, il y donne une interview puis fait une performance où il rejoue – solo et en direct ! – un numéro musical d’un film ancien. On imagine la stupeur de ses camarades de classe au moment où Ismar, à cette époque un enfant grassouillet, se met à danser cette musique étrange, dans une chorégraphie légèrement efféminée des années 50. Son expérience dans les foires télévisées inspira, d’ailleurs, le court-métrage Ismar, réalisé par Gustavo Beck, sorti en 2007.
“J’étais un enfant cabotin, sans lien avec la réalité, et qui participait à des émissions de télé en répondant des questions sur de films anciens”, raconte_t_il. “Sans doute, une chose angoissante et triste. Alors ce type, Gustavo Beck, est venu me dire qu’il voulait faire un court-métrage à ce propos, en éssayant de comparer le môme que j’étais à l’époque des émissions télés avec le jeune homme que j’étais à l’époque du film (j’avais alors 18 ans). C’est la phase de ta vie où tu veux t’affirmer à tout prix, parce que tout a un poids insupportable. Alors j’ai dit oui, mas c’était plutôt par masochisme”.
Cette incapacité de se connecter avec son monde et son temps, comme l’a bien dit Ismar, se refletit aujourd’hui dans ses poèmes, remplits de reférences à Jacques Brel ou Barbara Stanwick. Le carioca, qui grandit dans le quartier de Laranjeiras, imagine un univers éteré, mythique, qui transite entre les indefinitions de la pos-modernité et les citations nostalgiques d’un passé idealisé. Dans Nostalgia (Nostalgie), par exemple, il revisite une Paris fetichisé des années 40:
voilà un bel hiver
celui de novembre 46
quand je suis tombé amoureux
d’un clarinettiste
et la fenêtre de mon bureau decoupait
six quinzièmes de la Tour Eiffel.
je n’arrive pas a me rappeller
d’une seule personne qui n’écrivait pas des romans.
“J’ai toujours eu cette passion, très morbide, pour les narrations classiques d’Hollywood, années 20 à 60, ce genre de choses”, explique Ismar. “C’est une espèce de code que j’ai découvert dans mes années de formation et qui ont fini par formé mon caractère. Tu commences à regarder autour de toi et tu te rends compte que la vie est amère. Et alors tu découvres cet imense sac à paillettes qui sont les films musicaux. Et tu t’y saisi à ce langage, à cette manière de découper la realité. Par contre, cela m’a handicapé face au ‘monde réel”.
Dobradura (2007), de Alice Sant’Anna. Éditeur: 7Letras
Synchronoscopio (2007), de Ismar Tirelli Neto. Éditeur: 7Letras
P.S.: Ismar et Alice font partie d’un groupe de rock, Os subterrâneos . Ismar chante et Alice joue du clavier.
P.S. II: Photo d”Alice Sant’Anna par Alexandre Sant’Anna

Ping : Tweets that mention La nouvelissime littérature (2) « brasilianas -- Topsy.com